Le jour où l'on cessa de cacher le handicap

Publié le par Le Ternois de service

Toit du cheminot AEI

Septembre 1964: les pionniers de l'AEI, issus des rangs du Toit du Cheminot, transforment l'ancienne bibliothèque de la rue du stade en internat.

 

 

Un demi-siècle : c’est le temps qui s’est écoulé entre la quatorzième semaine pour l’emploi des personnes handicapées qui s’ouvre en cette mi-novembre 2010 et l’époque où une poignée d’hommes et de femmes érigeaient l’accompagnement du handicap au rang des préoccupations collectives.

Signe des temps : c’est sur l’air de «  Travailler ensemble, quelles que soient les différences » que s’ouvre la quatorzième semaine , désormais annuelle, pour l’emploi des personnes handicapées. Il fut une époque – celle des pionniers- dont les enjeux furent bien moins de mettre les personnes handicapées au travail que de leur permettre, à elles et à leurs familles, de vivre dignement. C’était au début des années soixante et deux de ces pionniers, Roland Cosson et René Poulet qui présidait alors l’association du Toit du Cheminot, se souvenaient en avril 2005 de la mobilisation cheminote qui allait s’ouvrir sur la création de l’Association pour l’Aide à l’Enfance Inadaptée, aujourd’hui l’un des principaux employeurs du Ternois.

Tout est parti du Toit du Cheminot, une association qui permit aux Cheminots de s’aider mutuellement à construire leurs maisons après la deuxième guerre mondiale.

C’est lorsque les maisons furent construites que Marcel Laurence, le président, compris à quel point l’histoire des cheminots fédérés avant-guerre dans leur cité, était en train de basculer.

« Un jour, Marcel Laurence est arrivé à la maison. Les gars ne savent plus quoi faire, m’a t-il dit. Et c’était vrai : ils commençaient à se disputer pour des carottes ou pour une place à la pêche » se souvient Roland Cosson. « Peux-tu m’aider à construire deux pièces pour accueillir des enfants handicapés pendant que leurs parents sont hospitalisés ou malades ? » lui demanda Marcel Laurence.

Qui donc allait s’occuper des enfants ? « Mais nos femmes bien sûr ! » Dans l’esprit des pionniers, il ne s’agissait de rien d’autre que d’étendre les fondamentaux de la cité aux conditions de l’après guerre.

« Au demeurant, nous ne connaissions que cinq ou six familles potentiellement concernées. Ce n’était pas énorme mais il nous fallait tout de même un terrain et un permis de construire » se souvenaient nos deux pionniers en 2005.

Cap, donc, sur la préfecture où ils furent reçus à l’époque par un certain M. Tranoy qui, au nom de la DDAS, leur expliqua la marche à suivre : il ne s’agissait pas de construire deux pièces mais un I.M.P.. « Le ciel nous est tombé sur la tête ; nous n’avions jamais entendu parler de cette bête-là ! »

 

Et la bibliothèque devint internat...

 

Le beau-père de Roland Cosson travaillait alors au commissariat ; il y éplucha le journal officiel en quête de textes de référence. Dans le même temps, le «  M. Tranoy » en question mit le Toit du cheminot en rapport avec un certain M. Blanchard. « Il s’occupait dans l’Aisne de l’Enfance inadaptée ; notre projet l’a séduit et il nous a soutenus de bout en bout, jusqu’à intégrer le premier conseil d’administration » se souvenait en 2005 Roland Cosson.

Manquait toujours le terrain. « Nous avons dû faire une association et organiser des kermesses pour gagner un peu d’argent. »

Gros succès ; grosses recettes… «  Dès lors, on nous a pris un peu plus au sérieux. »

Une des évolutions majeures du projet tint surtout à l’implication indirecte de la SNCF. « Mme Dauphin m’avait demandé lors d’une réunion de préparation d’embarquer son mari dans l’aventure. Il était chef de district et forcément, cela allait nous ouvrir des portes auprès de la SNCF. » Les portes de la bibliothèque désaffectée de la rue du stade, pour commencer. « On s’y est tous mis pour la modifier et cela est devenu l’internat. »

« Il nous fallait également une salle de gym ; ce fut l’ancienne mairie annexe. Et comme il y avait de gros travaux à effectuer, nous nous sommes procuré une vieille bétonnière chez le ferrailleur. »

Du premier internat à l’actuel Centre Brunehaut, il y avait encore du chemin, mais si peu pour un Marcel Laurence dont le charisme déplaçait des montagnes !

Roland Cosson et M. Dauphin étaient à ses côtés lorsqu’il mena à Paris auprès de la direction nationale de la SNCF ce qui reste gravé dans la mémoire ternoise comme un coup de force.

« Sa détermination a fait vaciller le chef de service qui le recevait ; d’un seul coup, le type n’a plus pu contenir ses larmes ; il était papa d’un enfant handicapé et à cette époque-là, c’était un sujet dont on ne parlait pas forcément ; dans les familles bourgeoises, on avait même plutôt tendance à les cacher » se souvenait René Poulet encore ému.

De Paris, Marcel Laurence est revenu avec le terrain de Vouel et le bâtiment pour le franc symbolique. « Et là, les choses se sont accélérées ; nous commencions à être dépassés par l’ampleur du projet » se souvenait René Poulet. Ses souvenirs étaient très précis : «  c’était en 1964, l’année où l’on déposa les statuts de l’AEI ; c’est quand les gens n’ont plus été honteux d’avoir des enfants handicapés. »

 

L'internat nouveau arrive...

 

En fait de «  quatre ou cinq enfants » comme l’avaient initialement envisagé les pionniers, Mme Dauphin, le cas échéant épaulée par Mme Cosson, en accueillit jusque dix-huit.

« Au début, nous assurions le ramassage en taxi mais on a fini par commander deux microcars chez Charbonnier ; on n’avait même pas l’argent ! »

«  Pas d’argent » mais le charisme extraordinaire de Marcel Laurence. René Poulet et Roland Cosson souriaient en chœur en 2005 encore en se remémorant quelques-uns de ses tours de force. Un notamment… « Nous devions emmener les enfants en colonie de vacances en Alsace mais le réseau ferré était paralysé par une grève. Nous partions deux jours avant pour préparer le terrain et ensuite seulement, nous accueillions les enfants. Nous les attendions en gare de Colmar où l’on ne cessait de nous répéter que c’était parfaitement inutile car aucun train ne circulait. Et d’un seul coup, on a vu arriver la loco tractant un wagon. C’était un chef de traction qui était aux commandes. Marcel Laurence était allé négocier à Paris… »

Capables de déplacer des montagnes, les pionniers de l’Association pour l’Aide à l’Enfance Inadaptée se sont progressivement effacés devant les professionnels du secteur social. « Nous, on était débordés », se souvenait René Poulet.

« Débordés » par le retard que la communauté nationale se préparait à rattraper en matière d’accompagnement du handicap ; «  débordés » aussi par l’impact financier de ce rattrapage. L’AEI depuis, a créé deux centres d’aides par le travail à Chauny et La Fère , un foyer de vie à Béthancourt, une résidence sociale à La Fère également, une microstructure d’accueil pour les enfants autistes à Tergnier. Et en cette fin d’année 2010, elle règle les derniers détails du chantier de construction d’un nouvel internat.

Toit du cheminots bureau

A la tête du Toit du Cheminot: Marcel Laurence avec, à sa droite, René Poulet, ici lors de l'assemblée générale de 1980.

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