Octobre 1910-octobre 2010: un siècle d'engagement cheminot

Publié le par Le Ternois de service

 Ceremonie cheminots

Mercredi 10 novembre 2010 : comme tous les ans en fin de matinée, le personnel du Technicentre de Picardie – ex Ateliers du Matériel – est convié par la Direction à s’incliner à l’occasion des cérémonies du 11 novembre devant la plaque commémorative apposée dans l’enceinte de l’établissement à la mémoire des agents tués par fait de guerre. Mais en ce début novembre 2010, la situation n’est pas tout à fait habituelle.

Les quinze jours de grèves d’octobre contre la réforme des retraites dont les Cheminots ont été l’une des locomotives pèsent d’autant plus lourd dans les esprits que la Direction entend se conformer aux directives nationales selon lesquelles il ne sera pas question d’étaler dans le temps les retenues sur salaire. Et comme si cela ne suffisait pas à envenimer le dialogue social, la Direction vient également de faire miroiter aux agents – au nom de l’urgence qu’il y a à combler le retard de production - la perspective d’une alléchante rémunération de 250€ environ en contrepartie de leur renoncement volontaire au repos le 11 novembre, ainsi que le 12 car le pont est négocié de longue date.

"Provocation !"  clament les syndicalistes.

Du coup, la cérémonie de dépôt de gerbe prend un tour particulier. Au 92e anniversaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, le délégué CGT Arnaud Mako joint le centenaire des brutales grèves de 1910, l’une des références majeures à l’émergence, dans le contexte de la Grande Guerre, de la culture cheminote.

Son discours ne s’embarrasse guère de nuances.

" En cette période sombre où les valeurs de notre république sont bafouées par un pouvoir haineux, il nous a semblé, à nous militants CGT, plus que nécessaire de rendre hommage à nos Anciens. Ces Anciens qui se sont battus pour leurs familles et ainsi assurer à tous un avenir meilleur.

"  Même si cette cérémonie s’inscrit dans le cadre du 11 novembre, nous ne pouvons pas oublier l’esprit de résistance qui animait déjà les Cheminots durant la grève de 1910. Grève très dure et meurtrière qui verra nos compagnons, nos camarades, nos frères de Tergnier tomber sous les balles de la répression d’un pouvoir identique à celui d’aujourd’hui.

" Pendant la seconde guerre mondiale, les Cheminots, toujours animés par cet esprit, se lanceront dans une résistance sans limite et au prix d’immenses sacrifices qui seront récompensés par un décret de 1949 et par le président Vincent Auriol, de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.

" C’est pourquoi aujourd’hui, nous devions vous rappeler ce qu’à été et ce qu’est toujours notre histoire.

" Vous avez, en tant que Cheminot, le devoir de porter cet esprit de résistance et de vous lancer dans les luttes contre l’injustice et la haine.

Nous avons, nous, militants CGT, le devoir de vous porter dans ces luttes.

Nous, Cheminots, répondons toujours présents quand nos valeurs et nos convictions sont bafouées sur l’autel financier. Nous l’avons et vous l’avez montré récemment à la France entière.

" Pour conclure, vous qui vous êtes portés volontaires pour travailler le 11 novembre ou les jours suivants, réfléchissez bien et ne vous transformez pas en "  collabos " d’un autre temps… Il n’est pas trop tard. "

 

Octobre 1910?

 

Petit retour en arrière: le 8 octobre 1910 très précisément. La contestation éclate ce jour-là aux ateliers de La Chapelle.

Principale revendication : les salaires.

Devant le mutisme de leur direction, les ouvriers, rejoints par leurs collègues du Dépôt, cessent le travail.

C’est que les conditions de travail au sein de la Compagnie du Nord sont détestables, comme dans la grande majorité des industries lourdes qui, pour intensifier leurs production, se reposent sur une discipline quasi militaire.

Dans ce contexte, la grève fait tâche d’huile.

Le 11 octobre, le réseau est paralysé ou peut s’en faut. Si quelques trains parviennent encore à circuler, c’est uniquement qu’ils sont conduits par des cadres bientôt contraints eux aussi de rester à quai à cause de sabotages de lignes télégraphiques.

Privée de transport ferroviaire, l’Industrie est au bord de l’asphyxie.

Aristide Briand croit trouver la parade : il convoque les cheminots à une période d’instruction militaire de vingt et un jours à effectuer, à compter du 13 octobre, sur le réseau. Une véritable déclaration de guerre à la grève !

La réaction ne se fait pas attendre : dès le 11 octobre au soir, les cheminots du réseau de l’Etat, ex réseau de l’Ouest, entrent dans le conflit aux côtés de leurs confrères du réseau du Nord.

Dès le lendemain, 12 octobre, plus un seul train ne passe ni par Saint-Lazare, ni par Montparnasse. C’est l’escalade et Briand lui-même joue la carte de la fuite en avant : il envoie la Troupe. Sans plus attendre, il fait placer des soldats dans toutes les gares du réseau.

C’est dans cette atmosphère de guerre civile que les premières révocations tombent dès le 13 octobre et que le mouvement de grève s’oriente inexorablement vers la reprise du travail, effective dès le 18 octobre.

Le conflit n’aura duré au final qu’une semaine mais le traumatisme est si profond de part et d’autre qu’il ébranle durablement les certitudes de la Direction du réseau au point de lui remémorer les rapports transmis par ce jeune chef de district de Saint-Denis préconisant une amélioration des conditions de travail des agents ; un certain Raoul Dautry.

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