Un petit moment de folie nommé Florin

Publié le par Le Ternois de service

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Faut-il prêter aux brefs moments de folie une portée extraordinaire pour que leur souvenir resurgisse dans les moments les plus solennels!

Comment expliquer autrement l'attention portée en ce 14 janvier 2010 par le maire de Tergnier Christian Crohem à l'inauguration fantasque d'un transformateur électrique, le 1er avril 1990, alors même qu'il évoque la longue et très sérieuse carrière de l'ancien directeur général des services municipaux Claude Florin?

Le transformateur en question, il est vrai, n'était pas un transformateur banal. En premier lieu parce qu'il portait – et porte toujours sur le flanc de la place de la révolution à Fargniers – le nom de Florin; celui du technicien qui régnait alors sans partage et avec une redoutable efficacité sur les services municipaux. En second lieu parce qu'il s'agissait du premier spécimen d'une nouvelle génération de transformateurs intelligents faisant de Tergnier une vitrine technologique et écologique.

« Techniquement, ce transformateur est doté d'un micro-ordinateur de type WWC, véritable intelligence artificielle qui le rend parfaitement capable d'opérer seul le choix le plus économique parmi plusieurs sources instantanément disponible » expliquait alors l'actuel président du festival des clowns Jean-René Desjardins dont on découvrait en la circonstance un nouveau pan de ses nombreuses activités à la direction commerciale de la jeune société innovante Electric Com.

« Concrètement, cela signifie qu'il distribuera dans les foyers tantôt de l'électricité d'origine thermique, ou nucléaire lorsque la centrale de Beautor entrera en fonction, tantôt de l'électricité d'origine solaire grâce à l'énergie captée par les cellules photovoltaïques situées en toiture. Là intervient la technologie WWC qui, après un savant calcul du meilleur coefficient d'ensoleillement, déclenche un processus de délestage » précisait-il non sans appeler une certaine indulgence de la part des élus locaux. « Le rendement optimum de ce nouveau procédé nécessitera un certain temps d'adaptation, aussi des délestages inopinés sont-ils à craindre dans l'immédiat, d'autant que nous avons à solutionner un problème particulier: la circulation des voitures, dont les phares faussent les données enregistrées par l'ordinateur » expliquait-il humblement.

L'auditoire était pour le moins dubitatif.

 

La fanfare donne le La

 

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« Bizarre, cette inauguration; ils ferment des centrales solaires dans le sud et ils espèrent que le procédé fonctionnera mieux dans le nord » commentait discrètement Renée Dubois, conseillère municipale.

Il y avait aussi le maire délégué de Fargniers Maurice Lamotte, un tantinet courroucé de n'avoir pas été associé aux préparatifs de l'évènement. « Je ne sais pas où ils comptent faire leur vin d'honneur mais ce ne sera certainement pas en mairie car je n'ai pas été avisé! » lançait-il d'un ton de défi à son collègue Daniel Deffromont tout à son aise.

Il y avait encore l'actuel conseiller général Michel carreaux déjà adjoint aux travaux: « bizarre qu'on en ait jamais parlé en commission... »

Et puis il y avait la date: 1er avril 1990. ..

Mais lorsque la fanfare de l'Union musicale s'était déployée sur l'avenue Carnot, tout avait pris un air subitement très sérieux et l'auditoire, ne sachant plus s'il s'agissait de lard ou de cochon, s'était fondu sans broncher dans le dispositif protocolaire.

Et puis il y avait toutes ses références à l'actualité: l'espoir placé dans l'énergie solaire, les projets de mise en valeur des ressources naturelles du Grand Tergnier portés par le président du syndicat du Rieu … Daniel Deffromont, la rumeur de construction d'une centrale nucléaire à Beautor...

Dur dur de trier le bon grain de l'ivraie... Jusqu'à ce que Daniel Deffromont – qui habitait de l'autre côté de la place – invite l'assistance à partager l'apéro dans le jardin pour prolonger l'ivresse de cette bonne blague.

Seul le nom de baptême du transformateur était sérieux. Une coutume d'EDF, dit-on; qui consistait à donner à ses transformateurs un nom; dans le cas présent celui de l'homme avec lequel l'entreprise avait mené les transactions foncières.

De là avait germé dans le cerveau fertile de Daniel Deffromont ce projet de bonne farce mené avec le concours de quelques copains amateurs d'humour dont Jean-Marc Bacot qui s'était assuré la présence de ses propres copains de l'Union musicale.

Vingt ans plus tard au coeur d'une très sérieuse cérémonie dédiée à ceux qui ont servi la collectivité, le souvenir de cet épisode rejaillit comme une bouffée d'oxygène offerte au coureur de fond que fut Claude Florin dans les arcanes de l'administration territoriale.

 

De l'air

 

Si l'on se réfère au sens donné jadis à ces petits «  moments de folie », la persistance de ce souvenir renvoie à l'une des plus anciennes formes de reconnaissance sociale envers les personnages ou les valeurs raillées.

Dans Le message des constructeurs de cathédrales (Editions du Rocher, 1980), Christian Jacq raconte comment et pourquoi rire des choses sérieuses et des gens sérieux était vécu et assumé jusqu'au moyen âge comme un acte de régénération salvateur du tissu social. Inverser ponctuellement et régulièrement les valeurs les plus sacrées, explique t-il, c'est renforcer par une critique «  interne et positive » la «  vérité profonde » des valeurs dont on rit.

A ce sujet, il rapporte une lettre circulaire de la Faculté Parisienne de Théologie relative, en 1444, à la Fête des fous, dans laquelle la hiérarchie sociale se trouve ponctuellement inversée. « Nos prédécesseurs, qui étaient de grands personnages, ont permis cette Fête. Vivons comme eux et faisons ce qu'ils ont fait. Nous ne faisons pas ces choses sérieusement, mais par jeu seulement, et pour nous divertir, selon l'ancienne coutume, afin que la folie qui nous est naturelle, et qui semble née avec nous, s'emporte et s'écoule par là, du moins une fois chaque année. Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelque fois la bonde ou le fosset, pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux vaisseaux et des tonneaux mal reliés que le vin de la Sagesse ferait rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle au service divin. Il lui faut donner quelque air et quelque relâchements, de peur qu'il ne se perde et ne se répande sans profit. »

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Sur le flanc de la place de la Révolution à Fargniers, le transformateur porte toujours le nom de l'ancien directeur général des services.

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