Un siècle de Franc-maçonnerie (1)

Publié le par Le Ternois de service

Visite

Lorsque Daniel Druart, passionné par l'histoire de sa ville,  propose aujourd’hui aux touristes de passage, de les guider sur «  les empreintes historiques de de Tergnier », c’est paradoxalement sur la place de l’hôtel de ville inaugurée voici à peine plus de quinze ans qu’il leur fixe rendez-vous.

La désignation d’un tel point de ralliement si fraîchement remodelé ne doit rien à des considérations purement pratiques.

Avec ses deux kiosques dressés de part et d’autre telles deux colonnes, ses trois marches qui permettent de s’élever du niveau de la route à celui de l’hôtel de ville, ses bancs de pierre alignés en vis à vis sur chacun des flancs, son premier bassin dont émergent au niveau de la route des pierres brutes et ses sept pierres polies érigées, aux portes de l’hôtel de ville, sur les fondements d’un second bassin relié au premier par un canal lumineux, l’architecture des lieux n’est ni d’hier ni d’aujourd’hui ; elle est hors du temps.

 

Tambours battants

 pierre brute

De la pierre brute à la pierre polie: le travail qui permet à la personnalité humaine de se dégager de sa gangue originelle.

 

Il y a vingt ans de cela, cette place s’étendait encore aux pieds de l’hôtel de ville sur un seul niveau bordé d’arbres comme le sont souvent les places des villages.

Sa rénovation – plus exactement le style de sa rénovation - fit localement couler beaucoup de salive ; les sept dalles polies de la partie haute surtout, à cause de leur ressemblance avec des pierres tombales.

Loin d’en prendre ombrage, la mairie au contraire rivalisa d’efforts pour que la population prenne possession des lieux et à l’heure de l’inauguration le 4 septembre 1994, c’est aux fameux Tambours du Bronx qu’elle confia le soin de faire battre ce nouveau cœur de ville.

Exit le pavage de briques devenues poreuses. Exit les arbres affaiblis par le temps. Place au granit, au marbre et aux acacias fraîchement transplantés avec tous les soins dus à de jeunes arbres symbolisant la sève nouvelle de Tergnier.

« La place de l’hôtel de ville est la vitrine de la ville or on n’incite pas les gens, et en particulier les investisseurs, à s’implanter dans une ville dont la vitrine est dissuasive » expliquait alors le premier magistrat Jacques Desallangre à ceux de ses concitoyens qui se seraient volontiers contentés d’un enrobé.

Cela tombe bien : ancien commerçant reconverti à temps complet dans le décryptage de l’histoire de sa ville natale, Daniel Druart s’y connaît en matière de vitrine et celle-ci lui semble être " d'une immense richesse culturelle."

De la pierre brute à la pierre polie? « C’est le parcours maçonnique auquel la personnalité humaine doit s’astreindre pour se dégager de sa gangue originelle. »

Le canal lumineux? « C’est celui qui vient éclairer la connaissance et les travaux en loge. » Le symbole de l’introspection de l’homme sur lui-même.

Deux kiosques? « La représentation des deux colonnes qui marquent l’entrée du temple. »

Trois marches? « Ce sont celles que doit gravir l’apprenti. »

Sept dalles polies? « Sept, c’est le temps qu’il faut pour former un maître dans les loges bleues qui s’en tiennent à l’initiation aux trois premiers degrés de la franc-maçonnerie ».

Daniel Druart s’attarde sur les acacias, symboles de la connaissance, et les tilleuls, symboles de fidélité et de sociabilité qui bordent les lieux.

 

L'hôtel de ville aussi

mairie 30-40

L'hôtel de ville lors de sa reconstruction avec - déjà - deux colonnes qui bordaient le seuil.

 

Daniel Druart vous entretient encore d’une foule d’autres détails qui fondent sa certitude : la place de l’hôtel de ville de Tergnier représente un tableau de loge qui prolonge le symbolisme maçonnique de l’hôtel de ville.

Le style art déco de la façade de l’hôtel de ville se prête à merveille au symbolisme maçonnique décrypté par Daniel Druart.Dans le triangulaire pignon central, il voit « les deux branches du compas », symbole du Grand architecte de l’univers ». Entre la pointe et la branche mobile du compas, l’horloge qui symbolise le cycle immuable du temps, surplombant trois petits triangles «qui évoquent l’organisation interne de la loge ».

Sept fenêtres donnant sur le balcon — surplombant les sept dalles polies de la place — et « symbolisant l’âge de raison ». Il évoque volontiers encore la vie des illustres maçons qui ont donné leurs noms aux rues environnantes : Paul Doumer, Franklin, Proudhon…

Inauguré le 14 décembre 1930 par Paul Doumer lui-même, alors président du Sénat  ( il fut élu président de la République en 1931 ) cet hôtel de ville est « l’œuvre » de Gaston Claudon, un « très proche » de Gustave Grégoire, fondateur à Tergnier de la loge Proudhon à une époque où l’on se réclamait ouvertement de la Franc-Maçonnerie. 

Et aujourd'hui? 

Jacques Desallangre répond sans détour:   « oui, je suis franc-maçon; non, je ne suis pour rien dans le symbolisme de la place de l’hôtel de ville ».

 

inaug place

 4 septembre 1994: inauguration par Jacques Desallangre de la place rénovée de l'hôtel de ville.

 

 Jacques Desallangre est formel : il revendique non sans fierté son record de longévité à la mairie de Tergnier; il revendique également son engagement maçonnique mais, explique t-il, « je ne me serais pas permis d’en laisser des traces matérielles dans le paysage ternois ».

« Je ne prétends pas que cet engagement n’est pas de nature à influencer un homme et qui plus est un maire dans son appréhension des problèmes et des projets mais pour ce qui me concerne, j’ai toujours bien séparé les choses.Je n’ai d’ailleurs jamais dissimulé mon engagement et il m’est arrivé de l’évoquer; simplement, je ne m’en réclamais pas parce qu’en franc-maçonnerie, nous sommes dans la réflexion alors que l’action d’une mairie se situe, elle, dans le concret.Cela dit, si des gens comme Raoul Dautry ont laissé des empreintes maçonniques dans le paysage ternois, je ne trouve pas cela scandaleux; simplement, moi, je n’en ai pas rêvé la nuit; ce dont je rêvais la nuit durant toutes mes années de mandat relevait de préoccupations plus pragmatiques. »

Si Jacques Desallangre évoque ainsi Raoul Dautry, c’est que c’est en étudiant dans le détail l’action du fondateur de la cité des cheminots que Daniel Druart démêla progressivement l’écheveau des influences maçonniques sur l’évolution de Tergnier.  Et c'est en démêlant cet écheveau qu'il découvrit une époque où la Franc-maçonnerie avait à Tergnier pignon sur rue; une époque dans laquelle nous nous replongerons dans notre prochain billet.

 

 

Commenter cet article