L'Amicale des Cheminots, héritière du conseil de la Cité

Publié le par Le Ternois de service

En cet automne 2010 s’ouvre une nouvelle page de l’histoire cheminote ternoise . L’Amicale des cheminots entend en écrire beaucoup d’autres encore mais ce sera par imprégnation de la culture ternoise…

 Amicale cheminotsCliquez sur la photo pour accéder à l'album de  ce qui reste la vitrine de l'Amicale des Cheminots: la fête de la Cité.

 

Pour la première fois, un président de l’Amicale edes Cheminotsreconnaît ouvertement que la culture cheminote d’engagement, de solidarité et de rigueur, impulsée dans la cité par Raoul Dautry , doit peut-être plus à présent sa survie à son imprégnation sur la population non-cheminote qu’aux cheminots eux-mêmes. Et Laurent Demarest, fraîchement élu par ses pairs, en tire les conséquences : " il va falloir nous renouveler ".

Pas question d’évacuer les classiques : la fête des cheminots, qui d’ailleurs est plus largement devenue " la plus belle fête foraine du Grand Tergnier ", ou encore les concours de belote et de tarot, qui permettent de se retrouver au chaud l’hiver. Tout juste s’agit-il de saisir l’actualité au vol pour y imprimer son empreinte.

" La force de l’Amicale est dans sa capacité de réaction. Une idée nouvelle peut naître d’une étincelle et, en deux mois de temps, tout sera sur pied ", explique-t-il.

Si toutes les conditions sont réunies cela va de soi, moyennant quoi six ans après le Mariage du siècle, Tergnier verra de nouveau l’Amicale des cheminots s’engager en ce premier week end de décembre 2010  dans le Téléthon aux côtés de l’association des Maqueux d’saurets, digne représentante justement de ces associations non-cheminotes imprégnées de la culture cheminote qui permet de déplacer des montagnes.

Prédécesseur de Laurent Demarest, Thierry Degrande, au terme de cinq ans et demi de présidence, acquiesce et adhère. " Je suis à la fois heureux et fier d’avoir travaillé avec les copains, mais, en tant que cheminot, je sens bien que cette culture s’éteint tout doucement au fur et à mesure que les copains s’en vont.Il y a ceux qui prennent de l’âge certes, mais il y a aussi les délocalisations. Ce n’est pas un choix de leur part, tout juste une réalité avec laquelle ils doivent composer. "

 

Tout sauf la charité 

 

Héritière du conseil de la cité par lequel Raoul Dautry et la Compagnie des chemins de fer du Nord profitèrent de la reconstruction, en 1919, pour rompre le personnel à l’exercice de la responsabilité, l’Amicale des Cheminots est l’appendice, en vérité, d’un organe dont les fonctions se sont diluées après la seconde guerre mondiale dans la vie communale .

Composé de trois fonctionnaires nommés par le comité de gestion central (parisien) et d’agents élus par leurs camarades, à raison d’un représentant pour cinquante ménages, ce conseil d’administration de la Cité exerçait de fait les fonctions d’un conseil municipal. " Les maisons sont la création de la Compagnie; la cité est l’œuvre de ceux qui l’habitent " scandait Raoul Dautry.

De là à imaginer que les cités de la Compagnie du Nord étaient abandonnées au bon vouloir de leurs habitants, il y a un pas à ne pas franchir.

"Un Triumvirat central, dit Comité de gestion des cités, qui fonctionne en dehors de tout service et n’a aucun caractère administratif, inspire et stimule les initiatives locales relatives aux œuvres d’enseignement et d’hygiène, aux fêtes, à la décoration des cités ; il distribue des crédits d’édilité, les augmente ou les réduit selon que la cité est bien ou mal gérée" rappelait Raoul Dautry lors des nombreuses conférences qu’il tint sur les Cités-jardins du Nord entre 1920 et 1925.

Ingénieur de la voie, il justifias volontiers les fondements de cette liberté conditionnelle. La Compagnie du Nord, expliquait-il, "n’a pas voulu seulement abaisser le coût de la vie pour son personnel et lui assurer de son mieux la santé ; elle a voulu surtout élever son personnel moralement, l’habituer à raisonner, à vouloir, à agir, à persévérer, à améliorer. Elle n’a pas voulu créer un phalanstère, et y faire entrer de force les agents et leurs familles, mais créer des conditions favorables à l’éclosion de la vie familiale, source de richesse et d’ordre, à une vie sociale éprise d’idéale, débarrassée des luttes politiques et des rivalités d’intérêt… "

Comment cela fut-il possible ? "… Soit par de petites subventions, soit surtout en servant de lien entre les cités et les sociétés, où de généreux dévouements individuels se donnent pour but l’hygiène de l’enfance, l’enseignement, les arts, les sports, le jardinage, l’assistance aux malades… " se souvient-il dans Métier d’homme, un ouvrage qu’il publia en 1937.

La méthode ne doit rien aux grands élans caritatifs de l’époque. Au contraire, elle "s’oppose complètement à la méthode des œuvres qui, mésestimant l’individu, le dispense de l’effort et l’habitue à la passivité " confie-t-il à l’époque.

Son objectif : faire en sorte que partout, la vie matérielle de l’agglomération depuis la voirie jusque l’entretien des écoles, et la vie des habitants depuis la consultation des nourrissons jusque la coopérative en passant par la surveillance de l’enfance, la culture physique, l’enseignement ménager, l’hygiène, la bibliothèque ou encore le cinéma, soient "conçues, organisées et gérées uniquement par les agents."

 

Gagnant-gagnant

 

Ne nous méprenons pas sur ses finalités : Dautry a une double mission à mener , devant la Compagnie du Nord et devant la France. Dans l’urgence de la reconstruction, le réseau ferroviaire est une priorité. Les deux tiers de celui du Nord ont subi les désastres de la guerre. Pour le rendre de nouveau opérationnel en moins de deux ans, il faut des ouvriers sûrs, investis et paradoxalement "  raisonnables " sur les salaires la Compagnie du Nord ne saurait supporter seule le coût des priorités de la Nation.

Ce grand écart, Dautry le réalise en veillant à ce que " les deux êtres qui constituent le cheminot " soient satisfaits.

Ces "deux êtres" sont selon lui "le fournisseur de travail qui aspire au mieux être" et  "l’homme sensible qui veut avoir une raison de vivre, une espérance, et veut s’intéresser à une œuvre".

Le premier – il n’en doute pas – est conquis par sa méthode. Il en veut pour preuve que, à plus bas salaires que dans d’autres industries, "1,2% seulement des agents démissionnent dans les cités alors que plus de 2,5% démissionnent dans les autres centres."

Quant au second être qui habite le cheminot, il se manifeste au quotidien de longues années durant dans la quiétude du climat social.

"Le rendement des entreprises et des Etats dépend de la coordination de ces deux tendances de l’homme qui travaille" assure Dautry dans Métier d’homme.

Sa conception de la gestion des ressources humaines dépasse de loin le seul cadre de la Compagnie du Nord. En atteste un paragraphe de Métier d’homme sous forme de bilan général des Cités-jardins :  " En construisant des cités, la Compagnie du Nord a donc finalement contribué à éviter complètement chez elle les conflits entre le capital et le travail, conflit dont le pays aurait eu à souffrir. Elle se réjouit de les avoir évités non, comme on l’a fait trop souvent ailleurs, par des augmentations de salaires illusoires qui eussent diminué la force de la nation, mais en donnant aux individus et aux familles des conditions de vie qui leur ont permis de réaliser, mieux que dans n’importe quelle ville ou village, leurs rêves d’une vie matérielle agréable et d’une croissance intellectuelle et morale."

La Compagnie du Nord, depuis, s'est fondue dans la SNCF et la Cité cheminote de Raoul Dautry s'est diluée dans la vie communale; pour autant,  l’Amicale des cheminots persiste à  ne pas abandonner au pouvoir d'achat cette part du bonheur que Dautry confia jadis au conseil de la Cité.

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